Transformer la poésie en chanson
Introduction : le défi de la transposition poétique
Il existe une disparité notable : certains poètes voient leurs œuvres mises en musique, tandis que d'autres restent inexplorés. De même, certains chanteurs sont reconnus comme des poètes. Le processus pour devenir populaire en tant que parolier est opaque, et souvent, leur sensibilité poétique est mal adaptée à l'oralité. Cette réflexion aborde les questions cruciales : tout poème peut-il être transformé en chanson ? Et la chanson possède-t-elle une poétique propre, distincte de l'esthétique littéraire ?
Le malentendu : poètes et paroliers
Les paroliers se heurtent souvent à la méfiance des poètes. Les chanteurs expriment fréquemment un refus de collaborer avec des auteurs de poèmes, les jugeant inflexibles et peu disposés à l'adaptation. L'écriture de paroles est perçue comme un acte instinctif, réservé à une élite rare. Pourtant, des figures comme Aragon et Prévert ont prouvé qu'un texte poétique pouvait être mis en musique avec succès, soulignant l'importance de l'architecture du texte et son aptitude à la mélodie.
La chanson : une poésie à doser
Une chanson n'est pas destinée à être lue, mais entendue. Elle doit « passer » auprès du public, suscitant l'émotion, le plaisir ou le rire. L'interprète reçoit le compliment suprême : « Vous avez vraiment fait passer beaucoup de choses ». L'évaluation du « passage » d'un texte se fait démocratiquement, en analysant les réactions du public, en scrutant le style, la progression narrative et l'harmonie avec la musique. C'est ainsi que l'on dégage les lois de l'esthétique du parolage.
Le test du premier public et l'auto-évaluation
Le premier test consiste à se reconstituer un public en soi. Il s'agit d'une gymnastique qui implique de s'écouter attentivement, de noter les points faibles et d'utiliser les critères d'appréciation (émotion, plaisir, rire, gêne, déplaisir, ennui) pour améliorer ses paroles. Il est crucial d'être perfectionniste, patient et de maîtriser son ego. Il faut traiter le texte de chanson comme un texte oral, l'enregistrer et l'écouter avec un regard neuf.
La prosodie et la répétition : clés de l'architecture
L'écoute attentive révèle l'importance de la prosodie régulière et d'une « petite musique intérieure ». Même si cette musique interne n'est pas directement transposable, elle permet d'établir un rythme et une métrique. La répétition, ou l'analogie du discours, facilite la compréhension, apaise l'esprit et procure du plaisir. Il faut se libérer de l'interdiction de répéter apprise à l'école pour maîtriser les anaphores parallèles, les incises récurrentes et les refrains.
L'inspiration et l'emprunt : techniques de construction
En l'absence de musique intérieure, il est possible de s'inspirer d'une chanson existante, en analysant sa structure, son nombre de pieds, sa répartition en couplets et refrain, ainsi que la disposition des rimes. On peut alors écrire une nouvelle chanson sur ce modèle, en évitant de reprendre le sujet et le vocabulaire. Cette approche peut ensuite être proposée à un compositeur pour lui permettre de créer une musique originale. L’objectif est de construire une œuvre complète en s'appuyant sur une base préexistante.
L'écriture parlée et les conventions modernes
Il est essentiel d'écrire comme on parle, en utilisant des phrases courtes et en évitant les tournures de phrases désuètes. L'utilisation du dictionnaire de rimes est un atout précieux. Il faut également oser les élisions et éviter les règles surannées concernant les « e muets ». Il s'agit de trouver l'équilibre entre la poésie et l'oralité, en privilégiant la clarté et la spontanéité du langage.
La poésie implicite et l'alchimie créative
La poésie en chanson réside parfois dans la cohérence et l'alchimie mystérieuse qui unit un auteur-compositeur à son sujet. Les choix stylistiques et de langage sont alors en parfaite harmonie avec le thème abordé. La répétition des mots, à l'exception de ceux liés au temps qui passe, peut traduire l'immuabilité d'une société, tandis qu'une suite de mots allitérés peut évoquer un second discours.
Bibliographie
Pour approfondir votre connaissance de l'écriture de chansons, vous pouvez consulter : « Le moulin du parolier » de Michel Arbatz et le dossier spécial « Devenir auteur de chansons » dans la revue « Écrire et Éditer ».
